Après
une intro assez oppressante et bien ficelée, annonçant
comme il se doit l'arrivée du Crew Mythik dans la chaîne-hifi,
résonnent les premières notes d'une mélodie culte,
lourde et volatile à la fois: "Shoota Babylone" amorce
cette perfection musicale qu'est "L'Homicide Volontaire",
deuxième album d'Assassin, sorti en 1995, décidément
une année prestigieuse pour le Hip Hop français...
Dans ce skeud, Solo a quitté Assassin et ne reste plus au micro
que Rockin'Squat, quelquefois épaulé d'Ekoué, sur
les prods géniales (c'est le mot) de Doctor L, sans conteste
un des producteurs les plus émérités que la France
ait vu naître... Car loin d'être un disque de rap classique,
"L'homicide Volontaire" est une perle rare, un bijou composant
du début à la fin une ambiance extraordinaire, oppressante,
agressive, lourde de menaces, bref, unique! Pour preuve, des titres
tels que "L'Etat Assassine", ou "La flamme s'éteint",
qui tiennent en haleine du début à la fin, tant les instrus
et les lyrics de Squat se marrient à la perfection, tant les
sujets sont bien traités, et tant Rockin'Squat est définitivement
un des meilleurs MC's ayant jamais rappé, tous horizons confondus...
Les sujets, comme ça a toujours été le cas avec
Assassin, sont aussi variés qu'intelligents; ainsi, sur l'excellent
"Légal ou illégal?", Squat remet en cause la
légitimité des légalités ou illégalités
des drogues en circulations, théories et exemples à l'appui,
sous forme d'un véritable reportage musical, très profondément
traité ("On combat la ce-ko / pour avoir des places stratégiques
dans le bizness illégal / car la communauté financière
internationale / gère les bénéfices de la drogue
dans les banques occidentales..."), sur "Guerre Nord-Sud",
il débat des tensions existantes entres les 2 hémisphères
du globe, confrontant faits réels et prévisions de spécialistes
en démographie... Le tout toujours savemment structurés,
faisant ressortir de grands efforts d'écriture et de réflexion.
Et des énormes avantages d'Assassin est de ne surtout pas prendre
l'auditeur pour un abruti et d'avoir des discours intelligents.
Ainsi, "Shoota Babylone" est une sorte d'exercice de style
très personnel défendant les couleurs du Crew tout en
accusant le formatage musical subtilement comparé à Babylone,
"Quand j'étais petit" (avec Ekoué) dénonce
le formatage télévisuel dans toutes ses formes, que ce
soit la falsification d'informations ou les simples idéalismes
de programmes familiaux face aux dures réalités, tout
comme "Entre dans la Classe" conseille de suivre ses études
jusqu'au bout, tout en conservant à l'extérieur une culture
personelle que le système scolaire, manipulé par l'Etat,
ne pourra donner... Un discours toujours réfractaire au système,
mais proposant, et ça c'est une chose rare, de s'en servir tout
de même afin de le manipuler lui aussi... des textes sensés!
Recueil de morceaux illustrants la perfection que peu atteindre le Hip
Hop, ce CD regorge de chef-d'oeuvres sans équivoques tels les
géniaux "L'Odyssée suit son cours" (avec Ekoué),
message de révolte et de prise de conscience ("Levez vous
/ Tout le Monde debout / levez-vous / tout le monde debout / levez-vous
/ unissez-vous / combattez, organisez-vous pour / que l'Odyssée
suive son cours!"), "L'Etat Assassine", dénonçant
la police et ses bavures au travers de lyrics frappants de justesse,
exploitant le thème par toutes ses facettes, du constat à
l'accusation, terminant même par une fiction ou l'on asssite au
drame psychologique particulièrement violent d'un gars shootant
un keuf! Exceptionnel et unique, raconté de manière admirable
avec une précision photogénique... On oublie pas l'excellent
"L'égocentrisme de l'Assasin", certainement le morceau,
avec "Quand j'étais petit", le moins oppressant de
l'album, ou Squat évoque avec savoir-faire les subtilités
du psychisme humain pour le conduier en accord avec lui-même:
profond et positif, bref, encore un morceau culte...
Lyricalement, "L'Homicide volontaire" n'a donc absolument
rien à se reprocher: lyrics positifs même dans la négativité,
recherche constante de l'accord avec soi-même, incitations à
l'union et au respect, comme sur le titre "L'Objet", défendant
avec amertume les causes de la femme et de l'égalité de
sexes, ou le mythique "La Flamme s'éteint" (puissante
apogée de l'oppression musicale et lyricale, une ambiance plus
forte que tout), où l'on perçoit un Rockin'Squat sincérement
désespéré face aux dégradations de la société,
les tensions de toutes sortes et de la promiscuité malsaine régissant
les rues, les états, les continents... décrivant l'humanité
et sa façon d'être comme une flamme mourrante. ("les
relations humaines / ont toujours été entachées
par la haine / toujours le même shéma / peu importe le
sujet / un exploitant / un exploité / un dominant / un dominé
/ à l'échelle internationale ou à l'échelle
individuelle / la reproduction des échanges est la même...")
Musicalement aussi, ce disque est une réussite complète:
une ambiance unique émane tout au long des 76 minutes, très
lourde, franche et oppressante. Les instrus de Doctor L possèdent
une patte exceptionnelle, très sombre et brute, particulièrement
efficace. Certains pourrons trouver cet album très difficile
d'écoute, tant il est, tout au long de ses 20 pistes, une vaste
aggression auditive très dure; je plaint sincèrement ceux
qui ne saurons pas s'y habituer, car il manquerons un des skeuds phares
du rap français. Sans compter que ça n'est pas là
un album de passage: les propos sont toujours d'actualité depuis
maintenant 7 ans, accrochent toujours autant et, mieux que tout, le
passer en boucle toute la journée ne nuit même pas à
son intérêt, tant il regorge de talent et de savoir-faire,
on ne s'en lasse jamais... Sans Assassin, le Hip Hop ne serais certainement
pas ce qu'il est aujourd'hui, et sans cet album, il aurait manqué
quelque chose, une référence dans laquelle se réfugier
à tout moment...
Pour conclure, il ne serait ni exagéré d'affirmer que
"L'homicide volontaire" est de loin le meilleur disque d'Assassin
(et les autres sont très très loin d'être mauvais,
bien au contraire), ni de certifier qu'il est également un des
meilleurs albums de rap jamais sortis dans le monde, et sans conteste
mon préféré à moi...
Une bombe, une tuerie, une perfection, appelez ça comme vous
voulez et qui méritait finalement la note ultime: