Avec
4 MC's tels que Teki Latex, Fuzati, James Delleck et Cyanure, on était
en droit d'attendre de ce premier disque de l'Atelier un expérience
étrange et... expérimentale. De ce côté-là, autant dire qu'on est servis:
préparez-vous à rentrer dans un univers à part. Le "Buffet des Anciens
Elèves", puisque c'est son nom, ressemble plus à un album concept qu'à
un album Hip Hop. Seulement 6 morceaux à proprement parler, 5 titres
instrumentaux (dont un caché), 2 interludes (dont une, "Collier de Nouilles",
réellement hilarante!) et un poème de Fuz', bref, rien n'a été privilégié,
tout a été essayé! Et on ne s'en plaindra certainement pas, si ce n'est
que 3/4 d'heures de musique, c'est un peu court, comparé à mes attentes,
en tout cas.
Bref, concrètement, qu'avons-nous à se mettre sous la dent, ou plutôt,
sous l'oreille? Les instrus, délégués aux bons soins de James Delleck,
Paraone et Tacteel (DJ de feu ATK), sortent tous du lot et dégagent
tous une athmosphère étrange, parfois relativement brouillone et assez
froide. Ambiance contrastant avec l'agréable diversité des flows des
4 MC's: voir cohabiter Fuzati et Cyanure sur le même titre, c'est une
première à applaudir, et cela apporte une complémentarité assez inédite.
On ne s'ennuie à aucun moment, lors de la langueur moite de "La ville
en juin" ou de l'entrain et l'énergie dégagée par "Le Hip Hop c'est
mon Pote"; il ne faudra pas espérer voir ici aborder des thèmes sociaux
ou un tant soi peu conventionnels! Le seul titre à caractère révolté
reste "La fête de la musique" qui dénonce l'état de décomposition de
la culture musicale en général et les "artistes" qui se font mousser
grâce à leur merde. Dès le premier titre, "Ne soit pas triste", c'est
à Teki Latex que revient la tâche de nous mettre dans le bain: "Pétale
de rose, feu d'artifice et sirop d'érable", "Manège enchanté, tendre
insoucience, magie", que dire de plus? Que l'on est heureux de retrouver
NeCya, qui se faisait trop rare depuis quelque temps, ainsi que Fuzati,
qui n'a jamais vraiment été omniprésent dans le Hip Hop.
Le titre qui marquera le plus les esprit sera certainement "Le Hip Hop
c'est mon pote", entraînant et au refrain ravageur: "Le Hip Hop c'est
mon ami / moi aussi, moi aussi! / c'est notre ami commun, dans le rap
on est tous copains!", où nos 4 artistes déchaînés prennent un plaisir
véritable à personnifier le Hip Hop. On y apprend entres autres que
Fuzati est l'ami du Hip Hop, même s'il doute que lui soit vraiment le
sien, quand il pense à toutes les fois où il l'a laissé en chien à l'entrée
des concerts, ce fameux copain qui serait juif et homo, et peut-être
même un tout petit peu con, car il ne se rend pas compte que beaucoup
ne visent qu'à son exploitation (je cite, là:). Il y a de grande chances
que les paroles en fâchent certains... Lyricalement, le "Buffet des
Ancien Elèves" est une véritable mine d'or de rimes cultes, comme par
exemple, fidèle à lui-même, Fuzati qui fait remarquer très justement
que cette prostitué ne pourra pas lui donner d'amour si les distributeurs
refusent de lui donner de l'argent. James Delleck, comme à son habitude,
philosophe acidement, Teki Latex réussi encore à surprendre avec des
textes aussi surréalistes que barrés... quand à Cyanure, il prend son
pied à cracher sur les clichés et les stéréotypes du rap français. Un
régal!
Instrumentalement, on pourrait reprocher trop de froideur au tout, mais
le point le plus négatif reste l'aspect parfois vraiment brouillon,
qui pourra nuire à l'audibilité de certains passages, mais rien de trop
grave en général, et l'ensemble reste (bien) plus qu'acceptable, même
s'il faudra s'accrocher pour tout comprendre! Les titres uniquement
instrumentaux s'écoutent. Ils ne sont pas tous cultes, mais des perles
comme "Yaourt Placenta", qui dégage quelque chose d'exeptionnel, ne
peut que pousser à l'indulgence, tant l'expérimentation peut-être poussée
loin: "Acapellas & Cathedrals", qui clôt bizarrement le disque, en est
la meilleure preuve. S'il fallait donner une mention d'honneur à une
piste de cet album, je crois qu'elle reviendrait au poème que Fuzati
nous fait la grâce de nous offrir dans "La Fille à cinq sous"; on imaginait
pas que notre Looser préféré puisse faire une hymne désespérée à l'amour:
ça fait presque chaud au coeur! Simple et sans artifice, toute la magie
tient dans la frustration décomplexée de l'artiste, qui prouve par la
même qu'il est capable de parler d'autre chose que de baiser des cul-de-jattes
ou d'adolescents boutonneux très déçus par votre comportement... Et
depuis le temps que j'attendais de pouvoir l'entendre sur plus de 2
titres inédits à la suite! Bref, s'il fallait résumer les atouts de
ce skeud en deux mots, je dirais "expérimental" et "unique". S'il fallait
en faire de même avec les défauts, je dirais "brouillon" et "court".
En résumé, à part presque égale entre instrumental et vocal, le "Buffet
des Anciens Elèves" sera un achat obligé pour quiconque aime au moins
l'un des MC's ici présent, une acquisition intéressante pour qui aime
se pencher à ce que le Hip Hop peut expérimenter, mais peut-être bien
une amère expérience pour ceux qui ont la conviction profonde que le
rap n'est qu'une musique revendicative, et rien d'autre. Une chose est
sûre cependant, l'Atelier ne pourra pas vous laisser sans réactions.
Moi, je suis conquis!