"TTC
bientôt tu ne pourras plus les éviter comme Maïté dans une rue à sens
unique" citait il y a deux ans XQlu pour achever sa chronique de
Ceci n'est pas un disque. Et il avait un peu raison de finir là-dessus,
XQlu.
Comme voilà depuis les balbutiements du site qu'on les suit de
près et qu'on vous présente à peu près tous
leurs exploits, inutile, je pense, de trop s'étendre en présentations,
alors passons directement à ce qui nous intéresse, et
à la question bête et mal placée qu'on ne peux pas
s'empêcher de se poser quand même: "Bâtards sensibles"
est-il "mieux" que "Ceci n'est pas un disque"? (ne
mentez pas, je sais que vous vous l'êtes posée, cette question.
Ne vous sentez pas coupables, ce n'est pas sale)
"Bâtards sensibles", acclamé dès avant
sa sortie par la presse musicale dans son ensemble en gros comme "un
fantastique bond en avant pour le Hip Hop français" (celle-là
vient des Inrocks), est donc le deuxième album de Tekilatex,
Tido Berman et Cuizinier, avec même Orgasmic en prime depuis que
celui-ci à rejoint les trois premiers. Car nos TTC favoris ont
(entres autres!) cette particularité de faire grand bruit ailleurs
que dans la presse Hip Hop (le rock adore TTC par exemple), et forts
de cette popularité grandissante et dont ils ne se cachent pas,
ils visent désormais un public plus large et affichent clairement
qu'ils ne veulent pas - et n'ont, en fait, jamais voulu - s'en tenir
aux limites du rap pour produire leur musique (j'en vois qui grinçent
des dents).
Bref, nous sommes prévenus dès le départ: cet album
ira "plus loin que le rap". Mmm, c'est bien alléchant
tout ça, mais quand on met le skeud dans le lecteur, concrètement,
ça donne quoi?
Eh bien déjà, même si l'on sent nettement qu'un
cap a été franchi, ça reste du TTC, pas de problèmes
à ce niveau-là: toutes les innovations majeures de cet
album ne font pas oublier les personnalités très marquées
des 3 MC's, et tant mieux; Cuizi reste ce technicien macho et nonchalant
à l'extrême, Teki est toujours aussi absurde, quant à
Tido, son arroguance n'a pas bougé - DJ Orgasmic, de son côté,
se tapant le luxe d'accompagner ces trois-là avec une réelle
présence du bout de ses dix doigts (pour le trop peu de morceaux
où il apparaît en tout cas). Donc bienvenue, ceci est bien
un disque de TTC. Non, le vrai bouleversement, le véritable bond
en avant, la claque monumentale ne vient pas des MCs... elle vient des
prods.
D'entrée, ça commence par sonner électro - ça,
on s'y attendait - mais une électro assez spéciale (spatiale
même), qui ne manquera pas de rappeler à nous, djeunzs
de la génération Master System et juste après Super
Nintendo, nos après-midi pluvieuses passées devant la
télé du salon quand nous étions petits ("Ebisu
rendez-vous" et "Dans le club", c'est tous les sons de
mon enfance, ça). C'est simple, cet opus est tellement parsemé
de bips et de mélodies binaires qu'on en frôlerait presque
l'épilepsie, et franchement, on ne s'en plaindra pas - après,
bien sûr, on adhère ou non.
On constate aussi à quel point nous sommes loin (mais alors loin)
du minimalisme de TTC à ses débuts. Les instrus, donc,
sont gigantesques, et ils le doivent à plusieurs choses; leur
rythme, leur symbiose entre eux et avec les voix "tissées
avec la musique", leur complexité pour certains, et cet
univers cohérent qu'ils forment en se succédant tout au
long de l'album, créant un tout complet, éclectique dans
les formes et homogène en qualité: applaudissons donc
tous ensemble les mérites de Tacteel, Tido, Para One, Out One
(pour la clôture du CD) et Orgasmic (pour les scratches) qui signent
là un triomphe sans mesure, bourré d'audace et d'inventivité,
un travail d'orphèvre qu'on imagine patient et laborieux, et
que l'on peut apprécier indépendamment du reste - en effet,
un second CD instrumental est offert avec "Bâtards sensibles",
et pour une fois, le skeud instru rivalise réellement avec le
CD original! Exaltant de fraîcheur, voilà.
Bref, tout irait bien dans le meilleur des mondes, tout serait parfait
et idyllique et ferait de cet album la référence incontournable
et probablement absolue... si les paroles suivaient.
Car si les performances vocales de Teki, Tido et Cuizi ne sont plus
à démontrer, quand bien même leurs couplets, à
eux seuls de véritables instruments, fusionnent avec les beats
de la meilleure façon... bref, même si la petite troupe
de TTC a su se développer, s'affirmer et devenir capable de produire
de véritables petites merveilles, on regrettera amèrement
de ne pas toujours avoir de lyrics bien profonds à se mettre
sous l'oreille, ou rien, en tout cas, qui ne se mette réellement
au niveau de la musique.
Car avoir une telle qualité musicale (j'insiste sur ce fait)
clashe nettement avec des paroles pas toujours très fouillées
(en deça de ce qui nous avait été servis sur "Ceci
n'est pas un disque" à vrai dire) et qui donnent parfois
la sensation d'avoir été écrites en cinq minutes
avant studio, et ça, c'est franchement dommage.
Certes, l'esprit de TTC est bien là, mais il ne colle plus tout
à fait, et entendre Cuizinier hurler "Suce-moi bien pétasse!"
sur Girlfriend, okay, c'est assez jouissif la première fois,
mais une fois que l'on s'est rendu compte que cette seule phrase suffirait
presque à résumer son couplet (voir le morceau!), eh bien
c'est assez limite. En concert, c'est le genre de chose qui nous font
remercier Dieu de nous avoir donné la vie, mais à écouter
ce titre seul chez soi, il cessera vite de foutre la pêche, tant
on a vite fait le tour de l'idée. Car, le plaisir de la découverte
s'émoussant, on se lasse parfois de "Bâtards Sensibles",
je vous assure. Ou on se lasse de certains titres, en tout cas.
Les thèmes abordés nagent effectivement entre deux eaux
(les meufs et le Hip Hop sont, et de loin, les deux grosses constantes
de Bâtards sensibles). Autant entendre TTC balancer sur les cycles
féminins dans le sinistre "Du sang sur le dancefloor"
défrustre bel et bien de quelque chose (on a tous eu à
en découdre avec ces putain de règles, n'est-ce pas? Ne
nie pas toi au fond, je le sais), autant les entendre répéter
pour la Xème fois qu'ils sont les plus forts "un peu comme
Musclor" sur "Rap jeu" commence à devenir franchement
monotone ("Mais j'arrête net avant que ton oeil sorte de
ta tête, car là j'allais passer un cap, et déchirer
encore plus, mais je suis raisonnable, pas comme toi et tes amis après
avoir vu 8 Mile" nous dit Cuizinier... eh bien à mon sens,
c'était peut-être bien précisément le moment
de le passer, ce fameux cap).
Mais cessons une seconde d'être désagréables avec
cet album qui vient en ami; heureusement, il reste bien entendu quelques
perles qui s'élèvent au-dessus de la décence (hey,
je suis dur mais ça reste de TTC dont on parle, là), comme
"Le chant des hommes", ou l'hymne à l'homme qui, chaque
jour, court après l'amour (un thème que l'on osait plus
espérer voir aborder un jour correctement dans la sphère
Hip Hop!) ou Cuizinier est tout simplement orgasmique, Teki Latex divin
et Tido fantastique, sur un instru à tendances tribales des plus
réussis. Et comment vanter les mérites de cet album sans
citer "Catalogue" (certainement mon coup de coeur à
moi)? Un titre qui est quand à lui une puissante éjaculation
stylistique au même titre que "Teste Ta Compréhension"
sur le 1er opus, à savoir un son saturé, bourrin, des
lyrics agressifs et pas un seul temps mort, l'idéal pour accompagner
(voire carrément guider) votre main vers ce nouveau verre qu'on
vient de vous remplir (sans compter que c'est tellement bon d'entendre
Teki Latex hurler que c'est lui qui séduit ta mère et
prostitue tes soeurs... bref). En remarquant l'absence de feats francophones
(exit La Caution, adieu James Delleck) on repère le très
bon "Latest dance craze" (feat. Busdriver & Radioinactive)
où TTC renoue le temps d'un titre avec ses sources et un esprit
que l'on appréçiait déjà auparavant, et
qui apporte une touche "repère" nécessaire au
reste, servis par des prestations de qualité pour un nouvel égotrip
qui sera à mettre au rang des classiques de TTC au même
titre que nos bons vieux "Elémentaire" ou "Soudaine
montée d'adrénaline dans l'éloge" (okay, c'est
un choix très personnel, mais hé, c'est moi qui chronique).
Un autre morceau à hisser au même niveau sera sans doute
"Codéine", le type même de la merveille dont
on devine qu'elle résistera au temps sans forcer, et qui fait
partie des quelques-unes dont les paroles sont à la hauteur de
la prod.
Et puis il y a les petites surprises.
Etant moi-même insomniaque à temps partiel, j'ai par exemple
parfaitement adhéré à un "J'ai pas sommeil"
aussi nocturne que blasé ("Ferme les yeux sur mon radio-réveil,
puis réfléchis comme un défaitiste, tourne sans
arrêt dans mon lit, j'essaie de trouver la bonne position... 5
heures du mat', j'ai des frissons, me relève puis réchauffe
cette part de pizza" ça, je connais, et vous certifie que
c'est tout à fait ça). Et puis, plus "classiques",
on retrouve donc "Du sang sur le dancefloor" (qui reste ici
une de mes (p)références) et le très carré
"Dans le club", dont le maxi à précédé
la sortie du LP.
Et quant à "Bâtard sensible", le morceau qui
tranche avec le reste, où toute agressivité de TTC envers
le gent féminine se rétracte soudain au profit d'une plus-ou-moins
ballade à la femme que "même-si-je-te-le-montre-pas-je-t'aime-quand-même-salope",
morceau innatendu qui a donné au pluriel son titre à l'album,
il aurait été tout à fait réussi si 1) Teki
Latex savait chanter, 2) Tido Berman n'y avait pas été
si monocorde et 3) si Cuizinier n'y était pas, dès le
départ, si génial, éclipsant carrément ses
deux acolytiques en l'espace d'un seul premier couplet aussi sincère
qu'envoûtant. Ouais, carrément: ce couplet m'hypnotise,
et c'est probablement durant cette modeste minute que la destruction
des barrières du Hip Hop s'opère avec le plus de beauté
et de justesse (mention spéciale pour l'immense et simple génie
de Cuizinier sur ce coup-là).
Pour résumer, "Bâtards sensible" est un chef-d'oeuvre
imparfait. Un album taillé pour la scène qui n'aura à
priori aucun mal à gagner ses galons dans votre discothèque,
et dont les seules initiatives musicales suffisent amplement à
pousser aux applaudissements de la foule en délire, mais qui
ne parviendra peut-être pas à combler toutes vos attentes:
très bon, mais pas autant qu'espéré. Cela dit,
pour peu que le répertoire vous soit fait en live, vous ne devriez
pas regretter le déplacement!
Pour conclure, disons simplement que "Bâtards sensibles",
c'est très bien mais qu'à l'époque, "Ceci
n'est pas un disque", c'était encore mieux... Toujours est-il
que nous y sommes! Maintenant, TTC, tu peux plus les éviter,
comme Maïté dans une rue à sens unique. Bravo XQlu.