TTC - Bâtards Sensibles
Hip Hop Parisien
double LP / sorti en 2004
Chronique de Jeck
à savoir:
Voilà environ 4 ans, ils commençaient à jeter quelques couplets sur d'éparses mix-tapes et balançaient des spoken'words sur internet, et il n'y avait pas grand-monde pour prendre vraiment au sérieux ce trio bizarre qu'on a trop vite fait passer pour des rigolos. Voici quelques jours, au terme de multiples projets menés à bien et de centaines de concerts, ils sortent leur second album...
"TTC bientôt tu ne pourras plus les éviter comme Maïté dans une rue à sens unique" citait il y a deux ans XQlu pour achever sa chronique de Ceci n'est pas un disque. Et il avait un peu raison de finir là-dessus, XQlu.
Comme voilà depuis les balbutiements du site qu'on les suit de près et qu'on vous présente à peu près tous leurs exploits, inutile, je pense, de trop s'étendre en présentations, alors passons directement à ce qui nous intéresse, et à la question bête et mal placée qu'on ne peux pas s'empêcher de se poser quand même: "Bâtards sensibles" est-il "mieux" que "Ceci n'est pas un disque"? (ne mentez pas, je sais que vous vous l'êtes posée, cette question. Ne vous sentez pas coupables, ce n'est pas sale)
"Bâtards sensibles", acclamé dès avant sa sortie par la presse musicale dans son ensemble en gros comme "un fantastique bond en avant pour le Hip Hop français" (celle-là vient des Inrocks), est donc le deuxième album de Tekilatex, Tido Berman et Cuizinier, avec même Orgasmic en prime depuis que celui-ci à rejoint les trois premiers. Car nos TTC favoris ont (entres autres!) cette particularité de faire grand bruit ailleurs que dans la presse Hip Hop (le rock adore TTC par exemple), et forts de cette popularité grandissante et dont ils ne se cachent pas, ils visent désormais un public plus large et affichent clairement qu'ils ne veulent pas - et n'ont, en fait, jamais voulu - s'en tenir aux limites du rap pour produire leur musique (j'en vois qui grinçent des dents).
Bref, nous sommes prévenus dès le départ: cet album ira "plus loin que le rap". Mmm, c'est bien alléchant tout ça, mais quand on met le skeud dans le lecteur, concrètement, ça donne quoi?
Eh bien déjà, même si l'on sent nettement qu'un cap a été franchi, ça reste du TTC, pas de problèmes à ce niveau-là: toutes les innovations majeures de cet album ne font pas oublier les personnalités très marquées des 3 MC's, et tant mieux; Cuizi reste ce technicien macho et nonchalant à l'extrême, Teki est toujours aussi absurde, quant à Tido, son arroguance n'a pas bougé - DJ Orgasmic, de son côté, se tapant le luxe d'accompagner ces trois-là avec une réelle présence du bout de ses dix doigts (pour le trop peu de morceaux où il apparaît en tout cas). Donc bienvenue, ceci est bien un disque de TTC. Non, le vrai bouleversement, le véritable bond en avant, la claque monumentale ne vient pas des MCs... elle vient des prods.
D'entrée, ça commence par sonner électro - ça, on s'y attendait - mais une électro assez spéciale (spatiale même), qui ne manquera pas de rappeler à nous, djeunzs de la génération Master System et juste après Super Nintendo, nos après-midi pluvieuses passées devant la télé du salon quand nous étions petits ("Ebisu rendez-vous" et "Dans le club", c'est tous les sons de mon enfance, ça). C'est simple, cet opus est tellement parsemé de bips et de mélodies binaires qu'on en frôlerait presque l'épilepsie, et franchement, on ne s'en plaindra pas - après, bien sûr, on adhère ou non.
On constate aussi à quel point nous sommes loin (mais alors loin) du minimalisme de TTC à ses débuts. Les instrus, donc, sont gigantesques, et ils le doivent à plusieurs choses; leur rythme, leur symbiose entre eux et avec les voix "tissées avec la musique", leur complexité pour certains, et cet univers cohérent qu'ils forment en se succédant tout au long de l'album, créant un tout complet, éclectique dans les formes et homogène en qualité: applaudissons donc tous ensemble les mérites de Tacteel, Tido, Para One, Out One (pour la clôture du CD) et Orgasmic (pour les scratches) qui signent là un triomphe sans mesure, bourré d'audace et d'inventivité, un travail d'orphèvre qu'on imagine patient et laborieux, et que l'on peut apprécier indépendamment du reste - en effet, un second CD instrumental est offert avec "Bâtards sensibles", et pour une fois, le skeud instru rivalise réellement avec le CD original! Exaltant de fraîcheur, voilà.
Bref, tout irait bien dans le meilleur des mondes, tout serait parfait et idyllique et ferait de cet album la référence incontournable et probablement absolue... si les paroles suivaient.
Car si les performances vocales de Teki, Tido et Cuizi ne sont plus à démontrer, quand bien même leurs couplets, à eux seuls de véritables instruments, fusionnent avec les beats de la meilleure façon... bref, même si la petite troupe de TTC a su se développer, s'affirmer et devenir capable de produire de véritables petites merveilles, on regrettera amèrement de ne pas toujours avoir de lyrics bien profonds à se mettre sous l'oreille, ou rien, en tout cas, qui ne se mette réellement au niveau de la musique.
Car avoir une telle qualité musicale (j'insiste sur ce fait) clashe nettement avec des paroles pas toujours très fouillées (en deça de ce qui nous avait été servis sur "Ceci n'est pas un disque" à vrai dire) et qui donnent parfois la sensation d'avoir été écrites en cinq minutes avant studio, et ça, c'est franchement dommage.
Certes, l'esprit de TTC est bien là, mais il ne colle plus tout à fait, et entendre Cuizinier hurler "Suce-moi bien pétasse!" sur Girlfriend, okay, c'est assez jouissif la première fois, mais une fois que l'on s'est rendu compte que cette seule phrase suffirait presque à résumer son couplet (voir le morceau!), eh bien c'est assez limite. En concert, c'est le genre de chose qui nous font remercier Dieu de nous avoir donné la vie, mais à écouter ce titre seul chez soi, il cessera vite de foutre la pêche, tant on a vite fait le tour de l'idée. Car, le plaisir de la découverte s'émoussant, on se lasse parfois de "Bâtards Sensibles", je vous assure. Ou on se lasse de certains titres, en tout cas.
Les thèmes abordés nagent effectivement entre deux eaux (les meufs et le Hip Hop sont, et de loin, les deux grosses constantes de Bâtards sensibles). Autant entendre TTC balancer sur les cycles féminins dans le sinistre "Du sang sur le dancefloor" défrustre bel et bien de quelque chose (on a tous eu à en découdre avec ces putain de règles, n'est-ce pas? Ne nie pas toi au fond, je le sais), autant les entendre répéter pour la Xème fois qu'ils sont les plus forts "un peu comme Musclor" sur "Rap jeu" commence à devenir franchement monotone ("Mais j'arrête net avant que ton oeil sorte de ta tête, car là j'allais passer un cap, et déchirer encore plus, mais je suis raisonnable, pas comme toi et tes amis après avoir vu 8 Mile" nous dit Cuizinier... eh bien à mon sens, c'était peut-être bien précisément le moment de le passer, ce fameux cap).
Mais cessons une seconde d'être désagréables avec cet album qui vient en ami; heureusement, il reste bien entendu quelques perles qui s'élèvent au-dessus de la décence (hey, je suis dur mais ça reste de TTC dont on parle, là), comme "Le chant des hommes", ou l'hymne à l'homme qui, chaque jour, court après l'amour (un thème que l'on osait plus espérer voir aborder un jour correctement dans la sphère Hip Hop!) ou Cuizinier est tout simplement orgasmique, Teki Latex divin et Tido fantastique, sur un instru à tendances tribales des plus réussis. Et comment vanter les mérites de cet album sans citer "Catalogue" (certainement mon coup de coeur à moi)? Un titre qui est quand à lui une puissante éjaculation stylistique au même titre que "Teste Ta Compréhension" sur le 1er opus, à savoir un son saturé, bourrin, des lyrics agressifs et pas un seul temps mort, l'idéal pour accompagner (voire carrément guider) votre main vers ce nouveau verre qu'on vient de vous remplir (sans compter que c'est tellement bon d'entendre Teki Latex hurler que c'est lui qui séduit ta mère et prostitue tes soeurs... bref). En remarquant l'absence de feats francophones (exit La Caution, adieu James Delleck) on repère le très bon "Latest dance craze" (feat. Busdriver & Radioinactive) où TTC renoue le temps d'un titre avec ses sources et un esprit que l'on appréçiait déjà auparavant, et qui apporte une touche "repère" nécessaire au reste, servis par des prestations de qualité pour un nouvel égotrip qui sera à mettre au rang des classiques de TTC au même titre que nos bons vieux "Elémentaire" ou "Soudaine montée d'adrénaline dans l'éloge" (okay, c'est un choix très personnel, mais hé, c'est moi qui chronique). Un autre morceau à hisser au même niveau sera sans doute "Codéine", le type même de la merveille dont on devine qu'elle résistera au temps sans forcer, et qui fait partie des quelques-unes dont les paroles sont à la hauteur de la prod.
Et puis il y a les petites surprises.
Etant moi-même insomniaque à temps partiel, j'ai par exemple parfaitement adhéré à un "J'ai pas sommeil" aussi nocturne que blasé ("Ferme les yeux sur mon radio-réveil, puis réfléchis comme un défaitiste, tourne sans arrêt dans mon lit, j'essaie de trouver la bonne position... 5 heures du mat', j'ai des frissons, me relève puis réchauffe cette part de pizza" ça, je connais, et vous certifie que c'est tout à fait ça). Et puis, plus "classiques", on retrouve donc "Du sang sur le dancefloor" (qui reste ici une de mes (p)références) et le très carré "Dans le club", dont le maxi à précédé la sortie du LP.
Et quant à "Bâtard sensible", le morceau qui tranche avec le reste, où toute agressivité de TTC envers le gent féminine se rétracte soudain au profit d'une plus-ou-moins ballade à la femme que "même-si-je-te-le-montre-pas-je-t'aime-quand-même-salope", morceau innatendu qui a donné au pluriel son titre à l'album, il aurait été tout à fait réussi si 1) Teki Latex savait chanter, 2) Tido Berman n'y avait pas été si monocorde et 3) si Cuizinier n'y était pas, dès le départ, si génial, éclipsant carrément ses deux acolytiques en l'espace d'un seul premier couplet aussi sincère qu'envoûtant. Ouais, carrément: ce couplet m'hypnotise, et c'est probablement durant cette modeste minute que la destruction des barrières du Hip Hop s'opère avec le plus de beauté et de justesse (mention spéciale pour l'immense et simple génie de Cuizinier sur ce coup-là).
Pour résumer, "Bâtards sensible" est un chef-d'oeuvre imparfait. Un album taillé pour la scène qui n'aura à priori aucun mal à gagner ses galons dans votre discothèque, et dont les seules initiatives musicales suffisent amplement à pousser aux applaudissements de la foule en délire, mais qui ne parviendra peut-être pas à combler toutes vos attentes: très bon, mais pas autant qu'espéré. Cela dit, pour peu que le répertoire vous soit fait en live, vous ne devriez pas regretter le déplacement!
Pour conclure, disons simplement que "Bâtards sensibles", c'est très bien mais qu'à l'époque, "Ceci n'est pas un disque", c'était encore mieux... Toujours est-il que nous y sommes! Maintenant, TTC, tu peux plus les éviter, comme Maïté dans une rue à sens unique. Bravo XQlu.
Note: 18/20

du même artiste:
"Ceci n'est pas un disque"
"De Pauvres Riches"
L'Armée des 12:
"Cadavres Exquis"
QHuit:
"Gran Bang "
Tekilatex:
"L'Antre de la Folie"
L'Atelier:
"Buffet des anciens élèves"









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Tracklist CD 1:
01 - Ebisu rendez-vous
02 - Dans le club
03 - Le chant des hommes
04 - Du sang sur le dancefloor
05 - Catalogue
06 - J'ai pas sommeil
07 - Rap jeu
08 - Latest dance craze
(feat Busdriver & Radioinactive)
09 - Girlfriend
10 - Bâtard sensible
11 - Codéine
12 - Meet the new boss
(feat Out One)

Tracklist CD 2:
01 - Ebisu rendez-vous (instrumental)
02 - Dans le club
(instrumental)
03 - Le chant des hommes
(instrumental)
04 - Du sang sur le dancefloor
(instrumental)
05 - Catalogue
(instrumental)
06 - J'ai pas sommeil
(instrumental)
07 - Rap jeu
(instrumental)
08 - Latest dance craze
(instrumental)
09 - Girlfriend
(instrumental)
10 - Bâtard sensible
(instrumental)
11 - Codéine
(instrumental)
12 - Meet the new boss
(instrumental)